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LECTURE : LA NOUVELLE DU MOIS

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Le bossu note son drame
Nouvelle à la manière de Raymond Queneau, primée au concours





Pour Sylvain peintre !







Quidonkélà, se demande François Le Champi-Nion, indigné.

S’il est venu dans ce cimetière, c’est pour qu’on lui foute la paix ! Avec les morts, au moins, pas besoin de ressembler à un vivant. Pas besoin de faire gaffe à c’kon fait non plus. On peut se mettre les doigts dans le nez sans déranger personne. Pas comme à la baraque, où y s’prend des mornifles pour rien. Sa moman, en le botan, ne fait pas dans la dentelle, elle fait dans l’escroissant : renflement des chairs, bouffissure des tissus... Dix-huit terribles hivers qu’il endure ses mauvaises manières, parce qu’il a eu l’indélicatesse de naître avec un mamelon dans le dos. Un mamelon, que dis-je ? Un ballon de foot ! Un dos d’âne (dont le bonnet lui a été offert en prime) ! Une colline ! De toute façon, une protubérance qui l’esclut de la communauté des ceusent dits « normaux ». Cependant, être frappé d’ostracisme par les autres ne serait rien s’il ne l’était par le dézamour de sa propre mozeur.


À l'affût, François bafouille, tout en fixant le fourré : « Pour un bossu, une bosse, c’est grandement suffisant ! Y’a quand même pas obligation de pisser le sang ! » Et assurément, du sangfroid François en a. Il endure les tracasseries de sa génitrice sans se rebiffer, et afin d’oublier sa singularité, il se réfugie dans ce cimetière, Havre de paix, port où il fait bon vivre.


Mais aujourd’hui, y’a quelqu’un qui l’épie ! Il est pas aveugle, il voit bien la forme foncée enfoncée dans le bosquet qui transforme l’uniformité. Y’a de quoi le fiche en rogne. François est en rogne, il grogne :<


- Qu’est-ce que vous traficotez, vous, là-dedans ?


L’ombre reste muette, comme une tombe. François n’apprécie pas. Stoïquement (car asteure le crépuscule bouche le jour de son opercule), il lève son derche illico pestant, du banc où il faisait bannette, pour zieuter qui se planque là. Il abandonne même, ce qu’il ne fait jamais !, son sac contenant sa fameuse collection - celle de papiers soigneusement récoltés en chemin : à dessein ou à lettres, d’identité (de préférence les papierusses), pas pieds-noirs ou peint, mâchés et gras, et surtout ceux à musique dont il connaît la chanson. Cette lubie le tient depuis son plus jeune âge, depuis qu’il a réalisé qu’il n’est pas dans les petits papiers de sa mère. Puis, il se dirige vers le fourré. La forme essaie même pas de décamper. François saisit un morceau d’étoffe et tire brutalement dessus. C’est long et ça n’en finit plus de sortir du taillis. Quand il s’aperçoit qu’il remorque, entre les tombes, un linceul, sur le coup il croit avoir affaire à un fantôme. Mais la couleur de l’habit - noire, la couleur -, le détrompe aussitôt. S’agit-il d’une bonne sœur ?



- Escusez-moi, qu’il dit, par prudence et ne voulant pas paraître mal élevé.


Lorsqu’il détaille la forme d’un peu plus près, il est en mesure de mesurer sa méprise. Hors du boqueteau, revenue à la lumière du jour, la chose prend toute sa réalité. Ce n’est pas une nonne, mais une donzelle emmaillotée de la tête aux pieds. Indubitablement, elle a adopté le voile islamique. Déconcerté, François fronce les sourcils.


- Qu’est-ce que tu fous ici ? qu’il lui demande.



La jeune fille, car c’en est une, étant donné la fraîcheur de ses paupières, seule partie de son nanatomie qu’elle offre, le regarde sans dégoiser un son. Le goût de ses deux yeux noirs sur lui est tout sucré.


- Tu ne pipes pas un mot de français ? qu’il insiste.


- Pourquoi je parlerai pas français pisque j’suis Française ?


- Pourquoi tu me réponds pas alors ?


- C’est que… c’est difficile à espliquer.




François lui vient en aide.



- Essaie toujours.



Silence.


- Allez, accouche ! qu’il l’encourage en gentissouriant.



Il aurait pas dû. La réponse le fout droit. (Enfin, presque.)



- J’veux toucher ta bosse !



François, déconfit - plus con d’ailleurs que préparé au défis -, se racle la gorge tout en s’empressant de changer de sujet de conversation.



- T’es toujours attifée comme ça ? qu’il demande.



- I paraît que ça porte bonheur.



- D’être voilée ?



- De toucher la bosse d’un bossu.



- Ah, évidemment ! Toucher la bosse d’un qu’en a pas, c’est pas gagné ! qu’il est forcé de reconnaître.



Mal à l’aise, choutant dans les petits cailloux inanimés au pied d’un caveau, François réfléchit à toute vitesse, c’est-à-dire à celle d’un escargot en train d’escalader un col de haute montagne. Il passe un temps fou à considérer la trace de bave de ce dit gastéropode vagabond, qui biffe le nom du défunt sur la pierre tombale. Comme les atours de la fille cachent le substrat de son corps et que ça l’énerve (il aimerait bien se rincer l’œil), il lui fait enfin une proposition honnête :



- Tu touches ma bosse à condition que tu retires ton voile.



- J’peux pas (haussement d’épaules). Je suis une intouchable.



François est de plus en plus irrité. Qu’est-ce que ça veut dire intouchable quand on se permet d’oser vouloir toucher ? Mais, bon prince, il patiente et engage la conversation dans une autre direction.



- C’est quoi ton petit nom ?



La fille s’anime. L’intérêt que lui porte François lui laisse à penser qu’elle va bientôt pouvoir accéder à sa gibbosité.



- Je m’appelle Falsafa Fhalzar. J’ai dix-sept ans. Mes parents, originaires du Kuredentiste, ont émigré en France lorsque j’en avais à peine deux. Nous, les Kurdents, avons été contraints de fuir l’oppression et la pauvreté de notre pays. Ça n’a pas été facile de s’intégrer.



Son regard se perd vers un horizon inaccessible.



- C’est la vie qu’est pas facile… C’est loin ça, le Kuredentiste, constate mollement François, qui s’en fout car il n’ira jamais.



Seulement, comme il ne souhaite pas décevoir la gonzesse - son regard de biche braisée, pas effarouchée pour deux brames, lui laissant caresser l’espoir de pénétrer son intimité - il se force et rajoute :



- D’après ce que j’en sais.



- Faut pas croire que porter le voile c’est pour emmerder les chrétiens ! s’exclame Falsafa, qui n’a pas écouté en traître un mot de ce qu’il a dit. Beaucoup de gens voient ça comme un symbole de rejet de l’occident. Pour nous, c’est juste un acte d’adoration à l’égard d’Allah ; pour exprimer notre engagement envers notre religion (silence).



- A h ! (un ah trop dévot qui lui fait une tête de cloche.)



- Encore que ça n’a jamais été une obligation coranique de le porter, qu’elle ajoute courageusement (silence double).



- B eh… (qu’il articule pour faire bien parce qu’il a aucune idée sur la religion).



- Des fois aussi, comme dans les banlieues, c’est pour échapper au harcèlement sexuel et à la violence des hommes qui méprisent les femmes. Elles doivent se conformer si elles veulent être respectées (silence triple).



- C rieuzement ? (il a pas envie de rire, ces paroles le font réfléchir.)



- Ou une simple question de survie, pour manger, quand la famille est payée pour ça – pour que les filles portent le voile (silence quadruple).



- D brouille ! qu’il applaudit.



- Bin, si ça ne tenait qu’à moi, sans la pression de ma famille, je le porterais pas. Ça me fait vraiment chier d’être contrainte à me couvrir ! qu’elle s’emballe. J’veux pa zêtre différente des Françaises. Le foulard est le signe de l’infériorisation des femmes, du contrôle egzercé sur elles par les hommes ! C’est la marque de leur docilité, de leur obéissance, de leur décence et de leur respectabilité. La chasteté, mon cul ! Moi, j’ai dans l’idée de séduire un mec ! Et sans tarder ! Un Chrétien. Même si mon père a les glandes de voir le métissage s’installer dans notre communauté. Mais comment faire si je peux pas lui montrer mes avantages physiques ?



Des étoiles scintillent dans le regard de François. Son egzistence reprend des couleurs et s’éclaire, car il comprend enfin pourquoi Falsafa l’a abordé : elle le drague ! C’est lui le crêt tiens ! Dans leurs humiliations, leur souffrance, ils se sont trouvés.



- C’est pas crétin, ton projet de séduction.



Encore une fois, elle suit sa logique sans attacher d’importance à ses paroles.



- J’habite pas loin d’Issi, dans le quartier, un appart minable, où on s’entasse à quinze : huit en ce qui concerne ma famille, et sept sans-papiers kon héberge. C’est de la fenêtre de la cuisine, alors que je préparais le couscous, que je t’ai vu entrer dans le cimetière et que j’me suis dit « vas-y, tente ta chance ! »



- Cent papiers ! Merde alors !



L’envie ranime les petites étoiles dans ses yeux. Sur ce, il repense à son sac. Il s’empresse de rappliquer à ses côtés. La fille le suit, sans poser de question sur ce qui l’a amené là, par egzemple, ou sur ce qu’il trimballe dans sa besace. Il en déduit qu’elle ne s’intéresse qu’à son physique singulier pluriel. C’est plutôt une nouveauté ça ! D’habitude, les filles s’enfuient, après s’être moqué de lui, avec un air de répulsion candi long. « Les choses s’engagent bien pour toi », que sa petite voix intérieure lui souffle.




- J’veux toucher ta bosse, pour avoir la baraka, qu’elle insiste du velours de ses quarante-cinq kilos tout cuirassés.



Lui aussi, têtu, il egzige :



- Dakor si t’enlèves ton voile.



Et revenant à des considérations plus pragmatiques, il ajoute aussitôt une clause au contrat :



- Et que tu me donnes tes cent papiers.



Il montre le contenu de son Havresac à Falsafa. Elle se frappe le front, elle vient de piger.



Elle fait la moue.



- Sans : S.A.N.S !



Remous.



François prévient le conflit verbal ainsi que sa délocutrice.



- Si tu ne veux rien me donner, c’est pas comme ça que tu vas la palper ! J’ai pas qu’une bosse, moi ! J’ai aussi celle du biznesse ! Allez, tu vas bien faire ça pour mes beaux yeux.



- Des yeux plus brillants que le soleil ! De vraies rivières de diamants ! Où coule une onde tellement pure qu’on a envie de se baigner dedans. Des yeux à vous faire renier le voile, à vous adonner à la zinâ !


François, tel un bateau ivre, chavire sous les compliments. La zinâ (fornication, dans la langue natale de Falsafa) chante à ses oreilles, bien qu’il en ignore le sens ; cartésien, forcément il fait le rapprochement avec zizi, et il se promet bien du plaisir. C’est de la boulette !



- D’un bleu plus bleu que le bleu d’un ciel bleu ! qu’elle conclut, ses mains dentelées de henné se mariant aux feuilles mortes.



C’est là que le bât blesse, au niveau des yeux, pas du dos pour une fois, et François se prend une baffe (une de plus). De quoi qu’elle cause ?



- J’ai pas les yeux bleus ! Ils sont aussi bruns que les tiens sont noirs.



- C’est pour ça que j’ai besoin de ta bosse (soupir).



- Tu m’embrouilles les idées ! (énorme soupir).



François juge le renseignement fourni nettement insuffisant.



- Tu as besoin de ma bosse parce que je n’ai pas les yeux bleus ?



Falsafa ne l’entend pas. Plongée dans ses pensées, elle prend un bain de souvenirs enivrants et répand son nÔ ! à haute voix.



- Ô l’amour ! Il est si beau ! Je l’ai rencontré à la fête foraine, où il tient une baraque de tir à la carabine. Il est grand, musclé, plus âgé que moi, comme je les aime. La première fois que ses yeux se sont posés sur moi, j’ai cru m’évanouir. Je lui ai dit « Tu as un visage d’archange, mon Michel, mon ange. Tu es l’apollon de mes rêves. » Ça l’a fait rire comme un bossu.



Toute entière engloutie dans le délice de la réminiscence, elle s’aperçoit même pas de sa bévue.



Quel pouf pour François, qui s’écroule sur le banc. Il se figurait qu’elle parlait de lui alors qu’elle s’estasie devant un autre. « Si elle croit qu’elle va toucher à ma bosse après ce qu’elle vient de m’avouer, elle se met le majeur dans l’œil ! » qu’il pense dans la profondeur de sa gourance.



- C’est pas crétin non plus de cloîtrer les nanas sous un voile tellement que leurs idées sont un tissu d’âneries ! rougit-il, vengeur.



Puis, au bord des larmes :



- Si tous les mecs dominaient leur épouse, eh bin, chez moi, ma mère me ficherait la paix et j’me prendrais pas autant de roustes !



Et enfin, écœuré, la colère le rendant dyslecsique, il confesse à mi-voix :



- Les femmes sont toutes des grâces !



Arrivés à ce stade de leur relation, l’issue est plus qu’incertaine. Deux solutions se présentent à François. La première : planter la fille ici et retourner chez lui, sa bosse vierge de tout attouchement et la queue entre les jambes. Ou alors, l’agresser sauvagement - c’qui se pratique de plus en plus couramment quand on n’a pas c’kon veut -, et en prendre plein les mirettes, sans pour autant la laisser assouvir son fantasme. Bien fait ! Dans cette dernière possibilité, François ne se reconnaît plus. Pour en arriver à de telles extrémités, c’est qu’il se sent vraiment mal.



Sa petite voix intérieure s’estériorise une fois encore : « tu ne saisis pas grand chose à la vie mais tu as compris un peu ce que tu es, un p’tit gars droit, même si c’est pas comme un i, qui sait ce que veut dire le mot respé. »



François ramasse donc son sac et se lève lourdement. Les grands arbres défroqués étendent leur ombre sur les pierres et les gens, et les Jean-Pierre, refroidis depuis longtemps. Un dernier regard vers Falsafa et il tourne les talons.



- Tu vas où ?



- Je pars ! qu’il réplique d’un ton grandiloquent dans une ultime tentative d’apitoiement.



Falsafa pleurniche mais ne s’engage en rien :



- Pas avant que j’aie touché ta bosse !



Tout espoir irrémédiablement perdu, François lui répond en ces termes, sans se retourner :



- Tu peux toujours courir !



- Tu pars même pas, tu rentres te faire dérouiller par ta mère ! Dégonflé !




Les bras lui en tombent de stupéfaction (si seulement c’était sa bosse !), car i croyait pas qu’elle l’avait ouï. Une rage incroyante s’empare de lui ; ses mots s’écrabouillent sous sa langue en une bouillie qu’il mâchouille, il bafouille :



- J’suis pas un dégonflé !



Et pour prouver ce qu’il avance, il s’arrête. Puis, il vide son sac. Au propre, tout d’abord. Et comme, juste à cette seconde, le vent se lève, les papiers s’envolent. Quelques-uns vont se suicider au carrefour voisin. Y’en a même un qui vient s’échouer sur le moral de François.



Au figuré ensuite, lorsque François trouve ce qu’il cherche, une feuille immaculée et un stylo. Il réfléchit un bon moment, suçotant le bout de son bille, côté bouchon, puis se met à écrire la page de son existence qu’il tourne, afin d’en prendre bonne note. Quand enfin, il en termine avec son écriture, il embroche sa copie sur une croix et défie Falsafa du regard, qui se hâte de s’emparer de la feuille et de déchiffrer le graphisme malhabile.



- Le monde me gonfle, ma mère me prend le chou - i bout, je noue, pouh ! Tu as raison, je suis un pôle tronc, alors je vais partir. En campagne. Pas au Kuredentiste, là où on avilie les femmes et asservit les hommes, ni ailleurs d’ailleurs. Je vais prendre la route, pour tous ceusent qui souffrent d’intolérance, pour toutes les vies qu’endurent les saloperies du monde. Je vais mener une grande bataille, où le droit à la différence sortira vainqueur.



Falsafa est sur le cul.



- Ouah ! T’es trop laid à l’extérieur, mais pardon, à l’intérieur, c’que c’est beau ! Ça m’fait kiffer c’que tu as écris. T’es un grand penseur !



François bombe sa bosse pour se donner une contenance. Il aimerait bien lui aussi susurrer quelques mots d’amour à cette nana mais i s’méfie encore d’elle. Surtout qu’il la voit plus parce que la nuit est tombée et que l’endroit est ténébreux ; comme lui l’est en ce moment, beau ténébreux, pour elle. Et puis maintenant qu’il sait quoi faire de sa vie, il n’a pas de temps à perdre pour des broutilles. Quelle heure est-il au fait ? Pris de panique, François regarde sa montre. L’horreur se lit sur le cadran fluorescent autant que sur son visage. Il tourne prestement le dos à Falsafa, qui salive sur sa bosse.



- Tu fais quoi ?



- J’te l’ai dit, je m’en vais !



- Attends, je voudrais bien qu’on cause encore un peu.


- Tu rigoles ! Mon destin m’attend.



François détale comme un lapin, et la haie de granits, dressée entre Falsafa et lui, empêchent la jeune fille d’entendre ses dernières paroles. Heureusement, comme ça, elle reviendra peut-être le revoir demain.



- Et puis, faut qu’j’achète le pain avant que la boulangerie ferme, sinon je signe mon arrêt de mort.




Petit Louis et le violet de Bayeux
Nouvelle créée dans le cadre de mon atelier d'écriture sur le thème "Inventez l'origine du violet de Bayeux" (couleur qui existe réellement)
Petit Louis savait que, s’il le poussait trop fort, le portail du cimetière s’ouvrirait dans un long gémissement d’agonisant. Ne souhaitant alerter personne de sa présence, il l’entrebâilla à peine, juste pour le passage de son corps menu d’enfant. Fébrilement, il se glissa par l’ouverture. Le chêne centenaire, gardien du lieu, s’ébroua dans un frisson comme s’il réprimait la présence de Petit Louis ici. La journée tirait à sa fin, les vêpres avaient déjà sonné, et le crépuscule se coulait entre les pierres tombales comme un chat famélique en quête de sa subsistance. Bien que le lieu fût désert le garçonnet s’engagea dans une allée secondaire sans prêter attention à ceux qui reposaient là. En effet, tous ces noms lui étaient inconnus car le cimetière paroissial n’accueillait que les catholiques, et tous les membres de la famille de Petit Louis, ainsi que leurs amis, étaient des Réformés.




Petit Louis, la rancune au cœur malgré son jeune âge - il avait pris sept ans à la Saint Jean –, avança tout en songeant à l’injustice de ce monde, pensant aux huguenots enterrés de nuit, dans leur jardin ou dans leur champ, et seulement après l’autorisation du lieutenant criminel. Les courants d’air qui sautaient de croix en croix le portèrent vers la lumière diffusée par le vitrail de l’église Saint Étienne. Alors qu’il atteignait l’édifice, un cantique enflammé, soutenu par les orgues majestueuses, s’éleva. L’enfant se blottit au pied du mur. En ce jour d’été, Louis n’avait pas pu se libérer plus tôt, prêtant main forte à ses parents pour la moisson, et il arrivait à la fin de la messe. Il écouta avec bonheur le chant religieux car il aimait la musique. C’était la raison pour laquelle il avait enfreint la loi lui interdisant ce cimetière, loi dont l’intolérance le révoltait. Captivé par la mélodie, son esprit s’envola dans l’univers du rêve. Et Petit Louis se laissa surprendre ; il se trouvait encore là lorsque les premiers fidèles sortirent. Ils étaient nombreux, le bourg de Bayeux comptant au moins dix mille âmes en cette année mille six cent soixante-huit. Il ne bougea pas, tapi dans l’obscurité. La foule s’écoula. Les agissements de tous ces paroissiens qui menaient la vie dure aux siens : brimades et interdictions, fermeture des écoles huguenotes et des temples, enlèvements d’enfants pour les convertir au catholicisme, le révoltaient. Aussi, il se jura : « Un jour je deviendrai quelqu’un d’important, quelqu’un que l’on écoutera, et je me battrai pour qu’il n’y ait plus d’injustice. »




Trois ans après, Petit Louis n’avait toujours pas rencontré la notoriété. Il travaillait comme simple apprenti chez un maître teinturier. Ses journées se déroulaient à transporter des seaux d’eau depuis la rivière appelée l’Aure jusqu’aux cuves dans l’atelier, à transvaser des seaux de teinture d’un baquet à l’autre, et à fournir du bois pour entretenir les feux de chauffe. Ce soir-là, l’atelier se consacrait à colorer la soie qui servirait, entre autres, à confectionner une nouvelle tenue de ville pour l’évêque : soutane, camail et calotte. Les écheveaux maintenus par des bâtons de bois nageaient dans un bain d’indigo, d’un bleu céleste. Ils avaient été teints auparavant avec un rouge sang de ces plus beaux, provenant de cochenilles domestiques. Le maître veillait à ce qu’on les tournât progressivement de manière à répartir uniformément la couleur. Petit Louis voyait la matière soyeuse devenir peu à peu violette.




Quand soudain, des cris attirèrent l’attention des teinturiers. L’ouvrier qui alla aux nouvelles revint prévenir le maître qu’une grange dans la rue était en feu et qu’il fallait des bras pour éteindre l’incendie si l’on ne voulait pas que l’atelier s’embrasât lui aussi. Le patron dépêcha tous ses hommes sur le lieu du sinistre, laissant à la charge de Petit Louis la surveillance de la teinture. L’enfant, frustré de sa fonction qui se résumait jusqu’à présent à celle de manœuvre, se réjouit de cette nouvelle responsabilité. Aussi, au bout d’un moment, il eut très envie de mettre sa petite touche personnelle au travail confié et de devenir plus vite que prévu, un véritable teinturier. Vérifiant que personne ne le voyait, il se dirigea vers le baquet de cochenilles séchées et pulvérisées, en préleva une pincée et rejoignit la cuve. Il ouvrit ses doigts au-dessus de l’eau chaude et regarda les insectes se diluer. Aucun effet extraordinaire ne se produisant, déçu, il retourna s’approvisionner. Cette fois, il remplit un grand pot, dans l’intention d’en verser suffisamment pour avoir une réaction. Il s’en revenait lorsqu’il crut discerner des bruits de pas. Il se mit à courir pour réaliser son expérience avant le retour de ses compagnons, mais son pied se prit dans le montant d’une table et, déséquilibré, Petit Louis vint s’écraser sur la cuve. Son bras heurta violemment le rebord et le pot de cochenilles s’envola dans les airs pour atterrir dans une grande gerbe d’éclaboussures dans le bain de teinture. Le garçonnet jeta un œil dans l’eau. Déjà une vague de rouge se répandait. Horrifié de qu’il avait fait, il ôta le pot en bois, qu’il prit soin de replacer, et réunit ses forces pour tourner les écheveaux. Il ne fallait pas que l’on s’aperçût du malheur. Mais comment ne pas s’en apercevoir ? La teinte n’était plus la même, elle était rehaussée d’une nuance rosée et imprégnait la matière d’un violet plus chaud, plus beau aussi, mais qui n’avait rien à voir avec le violet traditionnel produit par l’atelier.




Le maître rentra à ce moment. Petit Louis pensa s’enfuir, puis se dit qu’il lui fallait assumer sa bêtise.




— Malheureux ! Qu’as-tu fait ? s’écria le vieil homme au constat du désastre.




Avec aplomb et malice, Petit Louis répondit :




— Maître, ne vous fâchez pas. Je viens de créer une couleur plus vive, plus éclatante que l’ancienne, c’est du violet…, du violet de Bayeux !




Le teinturier se lamenta :




— Qu’est-ce qui t’a pris ? Violet de Bayeux ou pas, il n’y a plus rien à faire maintenant. Cela me coûterait trop cher de perdre ce bain de teinture. Mais que va dire Monseigneur l’Évêque quand il va voir ça ?




L’histoire ne nous dit pas si l’évêque a accepté de revêtir des habits couleur « violet de Bayeux ». En revanche, comme le nom de cette teinte est parvenu jusqu’à nos oreilles, nous pouvons être certains que Petit Louis a connu la célébrité, et nous pouvons espérer qu’il était de ceux qui ont défendu l’idée d’un monde meilleur.





Rendez-vous le mois prochain pour une autre nouvelle !

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